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On a analysé 1 million de discussions : le nouvel Apple s'appelle Claude

On a analysé 1 million de discussions : le nouvel Apple s'appelle Claude

Go Singular

Un iMac G3 turquoise affichant le logo Claude, vu de face et de profil

ChatGPT a près de 900 millions d'utilisateurs par semaine (autant qu'Instagram) alors que Claude, son concurrent, en a 20 fois moins (getpanto.ai). Et pourtant, début juin, les deux ont déposé leur dossier d'entrée en Bourse et sont valorisés à peu près pareil, autour de 1000Md$ chacun.

Anthropic, une entreprise 20 fois plus petite que OpenAI mais qui vaut autant ? C'est l'énigme qu'on creuse depuis un mois. La réponse se trouve du côté des audiences qui utilisent ces outils, et surtout de ce qu'ils sont. Derrière ChatGPT et Claude se cachent deux populations qui n'ont presque rien en commun.

Le designer de l'iPhone

Depuis des années, Sam Altman, le patron d'OpenAI, fait tout pour bâtir le prochain Apple. Son ambition n'a jamais été cachée : en 2023, OpenAI ouvre le GPT Store, une boutique où chacun fabrique son propre assistant et où l'entreprise touche une part sur ceux qui marchent. La presse y voit aussitôt le « moment App Store » de l'IA : le rêve d'une plateforme où les autres viennent bâtir, comme les développeurs sur l'iPhone.

Puis Altman passe au matériel. En mai 2025, OpenAI rachète io, la société de Jony Ive, le designer derrière l'iPhone, pour 6,5Md$, sa plus grosse acquisition (TechCrunch). Ive prend la tête du design. Quelques mois plus tard, Altman promet un appareil aussi marquant que le téléphone d'Apple à sa sortie, et dit vouloir retrouver l'émerveillement ressenti devant son premier Mac, trente ans plus tôt (SF Standard).


Portrait en noir et blanc de Jony Ive et Sam Altman côte à côte

Sam Altman et Jony Ive, le designer de l'iPhone

Dis-moi à quelle IA tu parles, je te dirai qui tu es

Ces promesses n'ont pas encore été tenues, mais nous souhaitions comprendre si le public suivait déjà. Autour de vous, qui utilise ChatGPT ou Claude ? Qui a un iPhone ou un Samsung Galaxy ?

"ChatGPT c'est pour tout le monde ; Claude, c'est pour les développeurs" : c'est l'image qui circule et elle a un fond de vrai : chez Claude, le code représente à lui seul environ un tiers des usages (Anthropic Economic Index). Mais ce résumé s'arrête au métier des gens, alors que ce qui sépare réellement les 2 audiences se joue ailleurs.

Pour en avoir le cœur net, nous avons passé plusieurs semaines immergés dans les grandes communautés en ligne regroupant les utilisateurs de ChatGPT et de Claude, mais aussi d'Apple et de Samsung. Ces forums réunissent chacun entre 1 et 10 millions de membres.

Actifs en ligne, ces utilisateurs sont plus investis que la moyenne. Mais ce sont eux qui font et défont une réputation : ils testent en premier, ils tranchent, et le reste du public suit. À cette taille, leur portrait vaut bien au-delà de leur petit cercle.

Notre outil a analysé plus d'1 million de discussions pour en extraire les 5000 thématiques les plus fréquentes, puis a comparé chaque communauté à l'internaute moyen. Quand un sujet ressort 3 ou 5 fois plus que la normale, c'est une signature de la population.

Voici les 6 découvertes majeures qui ressortent de cette enquête :

  1. **La communauté Claude parle plus de business que de technologie (**SaaS, side projects, startups et YCombinator : ce sont des bâtisseurs).

  2. Les utilisateurs de Claude sont littéralement les gens d'Apple. L'écosystème Apple pèse 3 fois plus dans leurs conversations que chez ChatGPT.

  3. La foule de ChatGPT ignore jusqu'à l'existence de Claude. (Anthropic n'y est même pas critiqué : il n'y existe pas).

  4. Deux audiences, deux planètes. (OVNI, bien-être et blagues côté ChatGPT ; côté Claude la vie ordinaire s'efface).

  5. L'utilisateur Samsung suit 10 marques concurrentes en parallèle, et la comparaison fait partie du plaisir.

  6. Le fan d'Apple critique Apple, mais n'en sort quasi jamais pour autant. Exactement le comportement des utilisateurs de Claude face aux quotas.

Reprenons dans l'ordre en commençant par les téléphones : Apple et Samsung vendent leurs appareils depuis vingt ans, leurs publics sont stabilisés, et ce sont eux qui fournissent la grille de lecture de toute la suite.

L'homme aux dix marques

Il ressort de notre analyse que la fidélité du fan d'Apple pour l'écosystème Apple (le téléphone, la montre, les écouteurs, l'ordinateur) est basée sur la fluidité de son expérience. Chez lui tout se parle sans effort, ça marche du premier coup. Détail savoureux de notre analyse : la critique d'Apple est elle-même un sujet phare de sa communauté. Le fan d'Apple râle contre la marque de manière lucide, à l'intérieur de l'écosystème, mais n'en sort pas.

Ainsi l'utilisateur Apple s'achète l'assurance de ne plus avoir à y penser.

L'utilisateur moyen d'un appareil Samsung fonctionne à l'inverse. Dans sa communauté, notre outil relève 10 marques concurrentes suivies en parallèle : OnePlus, Xiaomi, Poco, Nothing, Oppo, Honor, Vivo, Huawei, Motorola, Sony… Avant chaque achat, il compare les modèles, lit les tests, regarde le rapport qualité-prix, jusqu'à l'iPhone d'en face. Aucune marque n'est sacrée, car il achète avec pragmatisme après comparaison ce qui correspond à son meilleur rapport qualité/prix à lui.

Pour lui, la comparaison fait partie du plaisir : décortiquer la technologie est la destination, quand le fan d'Apple n'y voit qu'un véhicule.

« Ça marche, c'est tout »

En posant cette grille sur les deux IA, les portraits s'emboîtent. Côté Claude, le sujet qui domine les conversations a de quoi surprendre : le business y pèse plus lourd que la technologie elle-même! Pourquoi?

Les projets montés à côté du travail, le développement de logiciels SaaS, l'entrepreneuriat et l'actualité de Y Combinator (l'incubateur phare de la Silicon Valley) : tous ces sujets pèsent environ 3 fois plus que chez ChatGPT. À l'inverse, le trading spéculatif ou le rêve de richesse rapide n'y ressortent presque pas. Notre interprétation est qu'il s'agit de bâtisseurs, qui mesurent leur temps et leurs outils en retour sur investissement : pour eux, un abonnement à 20 € qui rapporte 200 € n'est jamais cher. S'y ajoutent des segments qui font tourner des modèles d'IA sur leur propre machine (3 fois plus que chez ChatGPT) et qui codent dans Cursor, un signal 5 fois plus lourd.

Le pont avec Apple est encore plus large : dans la communauté Claude, les conversations sur l'écosystème Apple, le Mac en tête, pèsent 3 fois plus que chez ChatGPT. Le parallèle dépasse l'analogie : pour une large part, ce sont les mêmes personnes.

Ces personnes tiennent à leur outil comme le fan d'Apple tient à son écosystème. « Claude est le seul pour lequel je paie encore ce mois-ci. J'ai essayé GPT, Perplexity, ça n'a pas tenu. Claude marche pour moi, c'est tout », écrit un lecteur sous une newsletter (Substack). On retrouve mot pour mot la logique de l'acheteur d'iPhone : un outil fiable, qui le laisse travailler, et auquel il ne veut plus penser.

L'utilisateur d'Apple, comme celui de Claude, paie pour la certitude d'avoir le meilleur outil. En résumé, il a « embauché son IA », et on ne change pas facilement l'employé qui fait tourner la boutique.

Cette fidélité étroite pèse lourd dans les comptes. Plus de 80 % des revenus d'Anthropic viennent des entreprises, Netflix, Spotify, KPMG, L'Oréal ou Salesforce (Sacra). Claude Code, l'outil de développement lancé en février 2025, a dépassé le milliard de dollars de revenus annualisés en six mois, puis 2,5 milliards en février 2026 (TechCrunch). Anthropic annonce viser son premier trimestre rentable mi-2026, une étape qu'OpenAI n'a pas encore atteinte (ITP).

Le schéma a un précédent que Wall Street connaît par cœur. Apple vend un téléphone sur cinq dans le monde, et encaisse environ 80 % des profits du secteur (Counterpoint). La Bourse valorise depuis quinze ans ce modèle où une base fidèle, qui paie cher et ne part pas, rapporte plus qu'une multitude. L'énigme des valorisations jumelles commence à ressembler à une vieille connaissance.

ChatGPT, le café du commerce

Le forum de ChatGPT abrite les mêmes bâtisseurs mais noyés dans un "tout-venant" qui fait tout autre chose : en dehors de la technologie, les sujets qui y ressortent le plus sont des sujets aussi variés que les OVNI, le bien-être, les memes, voire une catégorie entière dédiée à faire expliquer des blagues par l'IA.

Un utilisateur ChatGPT résume cette largeur : « Je suis les analyses de sang de ma mère, qui a un cancer, avec des graphiques qui montrent qu'elle va mieux ; et après je passe en mode vocal pour parler du nombre d'or » (Substack). Le suivi médical d'une mère malade et le nombre d'or dans la même application, la même journée, pour zéro euro?

Là où le bâtisseur sur Claude a embauché son IA, l'utilisateur de ChatGPT a adopté la sienne.

Ces utilisateurs discutent d'ailleurs aussi de Gemini, Claude et Perplexity, exactement comme l'homme de Samsung suit Xiaomi, OnePlus et Pixel en même temps. ChatGPT est devenu le geste par défaut de centaines de millions de gens, ce qui est une prouesse que très peu de produits ont réussie aussi vite. Mais c'est un réflexe plus qu'un attachement : un compagnon de conversation gratuit se remplace sans frais, et si un autre fait mieux demain, la foule est susceptible de glisser.

La ferveur, la masse, ou les deux?

La comparaison avec Apple a toutefois une limite : Apple cumule la ferveur ET le volume ; Claude n'a pour l'instant que la ferveur, sur une base étroite mais qui croît à vitesse grand V. Notre analyse en donne une mesure brutale : dans les conversations de la communauté ChatGPT, Anthropic est quasi invisible, un signal 8 fois plus faible que l'inverse (discussions d'OpenAI dans la communauté Claude). Le grand public, celui qui demande une recette de cuisine ou fait diagnostiquer un bobo par ChatGPT, ignore presque jusqu'à l'existence de Claude.


Foule dense et téléphones levés devant l'ouverture d'un Apple Store à Bombay

Ouverture d'Apple Store

Le modèle Claude a aussi ses pépins : quand des utilisateurs de ChatGPT viennent l'essayer, ils découvrent des limites d'usage strictes, même en payant. « Pour les nouveaux utilisateurs, c'est un choc », observe Kyle Balmer, formateur en IA, à propos de quotas qui s'épuisent en quelques échanges (TechRadar). La situation s'améliore mais Claude rationne sa propre audience. Le quota qui s'épuise est insupportable pour un curieux et un coût absorbable pour celui dont le business dépend de l'outil : le produit, jusque dans ses irritants, n'est tout simplement pas construit pour accueillir une foule.

Ces deux publics ne sont pas tombés du ciel : chaque entreprise a recruté le sien le jour de sa naissance. Le 30 novembre 2022, OpenAI prend son nom au pied de la lettre : ChatGPT est mis en ligne gratuitement, ouvert à tous, sans liste d'attente. Un million d'utilisateurs s'inscrivent en cinq jours (OpenAI). La foule est entrée la première, et elle est restée.

Anthropic a ouvert une tout autre porte. Claude démarre en alpha fermée auprès de partenaires comme Notion ou DuckDuckGo, puis sort en mars 2023 par son API, l'accès réservé aux développeurs qui construisent des produits dessus. L'interface grand public n'arrive qu'en juillet 2023, huit mois après ChatGPT. Les bâtisseurs sont entrés les premiers, et ils sont restés aussi.

Ce premier geste engage encore Altman aujourd'hui. Sa promesse fondatrice, une IA accessible à tous, l'oblige à servir et financer une foule gratuite, là où Apple, la marque dont il s'achète les attributs un à un, n'a jamais donné un seul de ses produits. Chacune des deux entreprises vit désormais avec le public que son premier jour a invité.

15 millions par jour

Les sorties récentes obéissent d'ailleurs toujours à ces publics d'origine. En septembre 2025, OpenAI lance Sora, un réseau social où l'on fait défiler des vidéos générées par IA, façon TikTok. L'application culmine à 3,3 millions de téléchargements en novembre, puis décline, et ferme le 24 mars 2026, six mois après sa naissance. Le bilan : jusqu'à 15 M$ de coûts par jour, pour seulement 2,1 M$ de recettes sur toute sa vie (Forbes).

L'échec de Sora rejoue un problème que les géants du gratuit (Meta, Google) ont mis des années à résoudre. Google a tâtonné plusieurs années avant de trouver dans AdWords la machine qui paie encore aujourd'hui ses factures. Facebook a perdu la moitié de sa valeur en Bourse en 2012, le temps de prouver qu'il savait monétiser le mobile. Vivre d'une foule gratuite est un métier à part entière, lent, coûteux, et qu'aucun des deux laboratoires d'IA n'exerce encore. Et sur lequel Apple n'est pas la bonne inspiration…

Le public des origines

L'entrée en Bourse fera à grande échelle ce que Sora a vécu en petit : forcer chacun à ouvrir les livres de comptes et montrer qui paie.

D'un côté, celui qui suit le cancer de sa mère pour 0 € ; de l'autre, des bâtisseurs qui recrutent l'IA pour construire leur vie.

La semaine dernière, on analysait comment Van Rysel avait dû mettre à distance l'image grand public de Décathlon pour vendre des vélos à 9 000 euros. Sam Altman parcourt le chemin en sens inverse : il tente d'acquérir un à un les attributs du premium, et c'est son propre public qui le ramène vers la masse.

Il a acheté le designer de l'iPhone, ouvert « l'App Store de l'IA », promis un objet révolutionnaire. Il voulait construire le prochain Apple ; ses prescripteurs dessinent le prochain Samsung, accessible et pas cher. Et Claude occupe la place d'Apple sans l'avoir jamais visée, en laissant simplement à ses utilisateurs le luxe de travailler tranquilles.

Vincent Flament

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